04.02.2007

instant critique: "Inland Empire" de David Lynch

medium_Inland_Empire.jpgLa chute de l'Inland Empire 

Certains ont d’ores et déjà crié au chef d’œuvre, et nul doute que la sortie officielle de Inland Empire va susciter de pareils débordements d’enthousiasme dans la critique ; d’autres ressortiront de la projection du nouvel opus de David Lynch sceptiques, voire carrément blasés. On avait dit : « attendez-vous à tout à fait autre chose que Mulholland Drive. Jamais David Lynch n’était allé aussi loin dans l’expérimentation. » C’est faux. D’abord, Inland Empire doit beaucoup au dernier opus de son réalisateur, et à ses derniers films tout court ; ensuite Lynch a débuté sa carrière sur un film radicalement expérimental (et à ce jour inégalé), Eraserhead, et de ce point de vue le cinéaste revient à ses premières amours plutôt qu’effectuer un virage clé dans son œuvre.  Ceux qui connaissent bien la filmographie de Lynch reconnaîtront ici, au contraire, ses thèmes et formes fétiches : confusions de l’identité, de l’espace et du temps, le désir pour une femme « interdite », l’angoisse américaine moderne, etc.

En réalité, on est plus ici devant un commentaire gratuitement labyrinthique de Mulholland Drive que devant une œuvre qui se tient en soi. Inland Empire complexifie Mulholland Drive et se complexifie lui-même, mais à quoi bon ? Bien que n’ayant pas compris grand’ chose, en 2001, au sortir de la projection du précédent Lynch, j’avais été impressionné, touché, ému par ce film ; j’étais d’autant plus tourneboulé que je sentais bien que le sens et le fond du film m’avaient échappé, et que je n’en avais saisi que les « remous de surface » formels. Ici, le film ne fait pas sens, l’avalanche des provocations formelles est gratuite ; Inland Empire se veut explicitement une mosaïque d’impressions dont la seule logique défendable serait celle du surréalisme. Mais voilà : David Lynch sacrifie l’émotion à l'effet ; il use et abuse durant trois heures de ses sempiternels procédés de lumière, du musique et de bruitage sans qu’un véritable support scénaristique ne les justifie. Or, à mes yeux, les effets de Lynch ne peuvent être efficaces que s’ils sont exploités sur une trame fictionnelle qui tienne un tant soit peu la route,  les moments de suspense et d’horreur, que s’ils s’appuient sur une identification du spectateur au personnage, laquelle implique par conséquent un travail important sur ces derniers (ce qui a clairement été passé à la trappe ici). Les personnages d’Inland Empire sont à peine esquissés, ils sont uniquement des supports creux aux expérimentations formalistes d’un réalisateur enivré par son propre jeu. L’incessante nappe sonore stressante qui couvre le film lasse au bout d’un moment, plus qu’elle n’angoisse (comme du reste tous les amusements surprenants terrorisants que Lynch use jusqu’à la lie, et qui au bout de trois heures sont prévisibles à des kilomètres). L’emploi par Lynch d’une image numérique plutôt moche, garante selon son opinion de l’avenir du cinéma, jette un peu plus volontairement le trouble sur un égarement cinématographique voulu comme profondément moderne (et néanmoins affranchi de toute mode), mais vécu comme singulièrement vain.

Unique aspect véritablement intéressant (même si minoritaire) : une critique cruelle et pertinente de la télévision, dénoncée pour sa vacuité et sa dépendance aux goûts les plus bas des spectateurs.

Rodolphe B.

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